L’impact social des CISP : semer des graines d’émancipation

Analyse

Par Muriel Wiliquet

Vous avez dit insertion SOCIOprofessionnelle ?

En Wallonie, l’offre de formation pour adultes est dense et multiple. Dans ce paysage, le secteur des CISP (Centres d’Insertion Socioprofessionnelle) a son identité propre. S’il a en partie l’emploi pour horizon, il se distingue d’opérateurs aux finalités typiquement qualifiantes et envisage la personne dans sa globalité.

À un candidat stagiaire demandant « Si je m’inscris chez vous, est-ce qu’après je trouverai du boulot ? », les responsables de CISP répondent avec nuance. S’il n’y a pas forcément d’emploi à la clé, ou pas dans l’immédiat, il y a l’opportunité d’avancer dans son parcours. Alors, quand le Ministre-Président, lors d’une visite de terrain en 2021, invite les CISP à démontrer qu’ils insèrent dans l’emploi, précisant qu’il en va de leur pérennité, ça paraît réducteur. Les politiques publiques actuelles se soucient fortement des fonctions en pénurie. Obsession pour la « sortie positive » vers le débouché professionnel, en somme pour ce qui comblera les besoins des employeurs. La ritournelle se décline chez des mandataires de tous bords, chez des partenaires institutionnels. Elle est incorporée par les citoyens concernés eux-mêmes.

Or l’acronyme CISP comporte bel et bien un « S ». Au-delà de l’insertion professionnelle, ou plutôt comme sa condition voire son préalable, le secteur a un impact de nature sociale. C’est lui que cherche à mettre en lumière l’évaluation d’impact social (EIS).

Une main tient une plante pour ensortir des graines

Evaluer l’impact social, KÉSAKO ?

Dans un monde axé sur la rentabilité, cette approche entend valoriser –sans monétariser– le large spectre des effets générés par les services à la collectivité ou les activités sociales. Dans le cas des CISP, elle s’intéressera aux effets de leur pédagogie et de leur accompagnement psychosocial. Elle ne se focalisera pas sur les actions mais sur leur incidence pour les bénéficiaires : passer par un CISP, ça transforme quoi dans la vie ?

De 2016 à 2019 dans le cadre du projet Interreg VISES, puis entre 2020 et 2022 grâce à des bourses du SPW (Direction de l’Economie sociale), des dizaines d’opérateurs ont été accompagnés pour autoévaluer leur impact social. Parmi eux : des CISP. Chacun a déployé une méthodologie fondée sur l’implication des parties prenantes et sur la co-construction : les acteurs décident eux-mêmes de ce qu’ils étudient, des techniques à mobiliser (qualitatives comme quantitatives) et de l’utilisation stratégique des résultats. Un tel projet se concrétise en quatre phases : 1° diagnostic et énoncé d’une question évaluative, 2° construction d’outils d’observation et d’analyse, 3° collecte et traitement de données, 4° valorisation de l’impact social identifié.

Les structures qui ont accompli la démarche en dressent un bilan positif (et beaucoup souhaitent la prolonger). Elle serait propice à la prise de hauteur, au retour au sens, à la dynamisation interne, au lien inter-équipes, au questionnement constructif des missions et pratiques, à la consolidation du projet institutionnel… Elle aide à dégager ou affiner des arguments de recrutement ou de plaidoyer. Suivant la cible externe à sensibiliser, elle débouche sur des supports de forme variée (rapport, capsule de communication, article…).

Au plan du contenu, les thèmes traités sont multiples mais on distingue des lignes de force. L’EIS donnera à voir des évolutions citoyennes (vivre ensemble, pratiques durables…) ou territoriales (dynamiques de coopération locales, mobilité inclusive…) mais aussi les ressorts de modèles vertueux (action sur l’offre d’emploi pour lever des freins d’accès, qualité des conditions de travail, valorisation des diasporas étrangères…). Dans le cas particulier des CISP, l’impact direct sur les stagiaires est au cœur des questions évaluatives.

Un thème central pour les CISP : l’émancipation !

En tant qu’accompagnateur, quand on amorce ce travail aux côtés de différents CISP, indépendamment les uns des autres, on s’aperçoit vite que la plupart veulent investiguer leur impact en termes d’émancipation. Une visée primordiale du secteur, dont les résultats sont paradoxalement peu appréhendés. D’où cette convergence. On note bien sûr des variantes, des accents selon l’ancrage et les particularités de chaque projet. Ici on parle de qualification sociale [1] , là de pouvoir d’agir [2] . Les concepts, pluriels, tournent autour des notions d’autonomie et d’émancipation sociale. Chaque centre, chaque équipe, chaque professionnel en a sa propre conception. Notre approche d’EIS ne requiert pas de s’entendre a priori sur une définition. On évite un débat stérile au profit d’une option pragmatique qui consiste à s’enquérir des perceptions et expériences des personnes impliquées (stagiaires, collègues, partenaires externes…). C’est ensuite qu’émergera, le cas échéant, une vision rassembleuse.

A titre d’exemple, l’équipe d’un centre dépeint l’autonomie comme le fait de « pouvoir évoluer par soi-même et en conscience dans un système fait de multiples contraintes », et l’émancipation comme celui de « s’extraire de façon déterminée d’un système de dépendances(s) pour emprunter une nouvelle voie bonne pour soi-même » [3] . Un autre CISP questionne quant à lui l’évolution du processus de qualification sociale auquel il prétend –de longue date- pour ses stagiaires : s’agit-il de nos jours d’« équiper les personnes pour évoluer positivement au sein du système politico-économique et l'infléchir (autonomie individuelle) » et/ou de « changer de système politico-économique grâce à l'action des personnes (émancipation collective) » [4]  ? Cette illustration dévoile la double composante, individuelle et collective, de ce qu’on nommera « émancipation » dans les lignes qui suivent.

Elle suppose que les personnes s’autodéterminent, pensent et agissent par elles-mêmes, à l’avantage de leur propre dignité et de la dignité humaine en général. Au niveau de l’individu, l’enjeu est de pouvoir s’accomplir. C’est un réel besoin du public des CISP. Nous allons le voir, celles et ceux qui les fréquentent sont en quête d’écoute, de respect, de temps pour (se) (re)construire, d’emprise sur leur propre trajectoire, de sens, de reconnaissance, de perspectives… dans l’emploi et hors emploi. Le travail est souvent une nécessité, mais pas ou plus à n’importe quelles conditions ! Il n’est pas d’office la voie royale vers l’émancipation. Beaucoup en savent quelque chose. Le public CISP en compte pas mal de rescapés ; mais aussi nombre d’étrangers discriminés, de femmes pâtissant du patriarcat ou d’exclus privés de droits. Bref, des personnes subissant des situations aliénantes avant, contre-productives pendant et encore bloquantes après leur formation. D’où l’importance du versant collectif du mécanisme émancipatoire. Il suppose de cultiver l’esprit critique et la citoyenneté des stagiaires, mais aussi d’agir sur le contexte pour le transformer, avec des partenaires (formation qualifiante, entreprises d’économie sociale, initiatives citoyennes, relais politiques…).

De quoi s’affranchir pour avancer ?

L’environnement de tout être humain est composite. Notre société se structure autour d’institutions et d’espaces collectifs qui peuvent épanouir ou opprimer, selon les expériences. Pour chacun de nous, les difficultés vécues ressortent tantôt de telle sphère, tantôt de telle autre.

De la famille

Aline : « Je préfère dire "parcours" à la place de "formation" parce que j’essaie de faire quelque chose de bien mais j’ai l’impression que je n’y arrive pas. C’est peut-être à cause de ma situation avec les enfants. Quand j’ai un projet dans ma tête, comme chercher de l’emploi, on me demande si j’ai le permis, je dis non et ça me bloque. J’‘ai travaillé en tant qu’ouvrière. Puis, j’ai fait mes formations. Ensuite avec les horaires et les enfants ça n’allait pas. Quand je cherchais du boulot, c’était beaucoup temps plein et ça ne m’arrange pas. »

Le public auquel s’adressent les CISP est souvent confronté à des problèmes de plusieurs ordres, qui se cumulent ou s’amplifient les uns les autres (et sont jugés « importants » par une majorité). Ceci produit des trajectoires de vie compliquées, semées d’épreuves qui laissent des traces, cabossent durablement les hommes et femmes concernés. Ainsi, l’univers familial, l’univers scolaire, l’univers du travail ou encore celui des institutions ou du numérique peuvent-ils être à la source de phénomènes d’aliénation ou de négation.

De l’école

Aline : « Je n’ai pas eu l’occasion de faire mes primaires, je me suis sentie délaissée par mon instituteur, à cause de mes difficultés en français, il me disait que c’était bien, que ça allait, mais je savais qu’il disait ça pour me mettre de côté, c’était plus simple. Il ne s’occupait pas de moi. » Kelly : « J’essaie de rattraper le retard que j’ai eu à cause de mes professeurs. Quand mes enfants me demandent de l’aide pour leurs cours, je suis un peu perdue. Mais maintenant, ma fille vient vers moi et on travaille ensemble. Elle est en cinquième primaire ; ce qu’elle apprend n’est pas facile. C’est plus dur pour un adulte d’apprendre. »

Les individus sont alors en perte de confiance, d’autonomie, d’emprise sur leur existence, de perspectives. Dans cette situation, se mettre en retrait, renforcer soi-même l’exclusion dont on est victime, (sur)vivre en marge est une stratégie courante. De facto, une des missions du secteur de l’insertion socioprofessionnelle (ISP) est de contribuer à réparer les dégâts en dénouant certains nœuds dans les parcours. Dit plus positivement, il s’agit de redonner de l’élan et de stimuler un processus d’émancipation (reprendre les rênes, redevenir acteur).

Du monde du travail

Christophe : « Avant j’étais routier. Je me suis retrouvé, du jour au lendemain, à me dire que ce n’était plus ma vie. J’ai eu un grave accident de camion, et mon patron… On n’était qu’un numéro. De la merde, en fait. C’est de pire en pire… Ça m’a vraiment dégouté. Pour moi la route était comme barrée, et j’ai fait un choix de vie différent. C’est pour ça que j’ai fait cette formation. » Julie : « Le diplôme, c’est dans leurs critères. T’as pas ça ? Rayé ! Ou il faut avoir de l’expérience qu’on ne sait pas avoir… parce qu’on n’a pas de diplôme. On ne nous donne pas de chance. Grâce à cette formation-ci, on peut passer la validation des compétences. C’est une opportunité. Mais j’ai l’appréhension de rater. Moi et l’échec….»

Le « S » du sigle ISP peut impliquer une réconciliation avec soi-même, avec les autres ou avec la société. Si des conditions minimales ne sont pas réunies à ces trois égards (individuel, social et citoyen), accéder au bien-être comme à un emploi digne de ce nom est peu envisageable. Les CISP développent donc une approche globale, fondée sur l’accompagnement psychosocial et une andragogie ouverte et bienveillante.

Des institutions

Adel : « Je m’étais dit : je vais trouver un travail, faire plaisir à mes parents, fonder une famille. Trouver une autre vie, quoi. Mais quand je suis sorti [de prison], ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai essayé d’avoir mon chômage ou mon CPAS, je devais courir à droite, à gauche. Chaque fois j’étais recalé dans un truc. Je savais pas pourquoi ils me faisaient tourner à gauche, à droite. Et puis voilà, l’argent… je suis retombé dans le vice. La société, elle veut pas qu’on se réinsère, on dirait. » Cécile : « Quand je vais au CPAS pour les colis, je me sens mal. On me dit : « vous avez le droit, vous y allez ! ». J’étais au chômage, je m’en sortais bien. J’ai été reconnue handicapée à 33%, donc je ne pouvais plus chercher de l’emploi, mais des formations oui. Mais après trois fois, le chômage n’a plus voulu me prendre. Donc j’ai été coupée du monde : stop, au CPAS ! »

Les résultats de ce travail entraînent des transformations, notables ou plus modestes, dans l’existence des bénéficiaires. Les EIS récemment menées par des CISP en mettent une série en lumière. Ce sont des indices concrets de l’efficacité de leur action. On s’abstiendra d’établir un strict lien de cause à effet car des paramètres individuels et contextuels ont également une influence. Mais des évolutions qui ne peuvent être étrangères à la formation suivie sont bel et bien palpables. Elles restent précaires puisque l’environnement extérieur exerce toujours sa pression pendant et bien après la formation. Ce qui justifie que, pour amplifier leur impact, les acteurs d’ISP s’efforcent de peser sur l’organisation sociétale.

Du numérique

Haroun : « J’ai passé un bilan de compétences et, visiblement, tout ce qui est administratif, ça me convient. Mais bon, voilà, j’avais l’ordi à la maison, mais ne sachant pas utiliser ce qu’il faut comme logiciels, je suis venu en préformation pour utiliser Word, Excel et tous ces trucs-là. Pour pouvoir entamer une formation qualifiante. Avoir une base plutôt qu’arriver là et être complètement largué. Donc c’est vraiment un tremplin. »

Que gagne-t-on à se former en CISP ?

Venons-en donc aux effets du passage en CISP. Pour l’essentiel, les enseignements qui suivent proviennent des EIS de CISP accompagnés entre 2020 et 2022 par la fédération CAIPS [5] . Ils sont complétés par quelques témoignages recueillis par celle-ci au sein d’autres centres affiliés [6] . S’intéressant à l’émancipation, ces démarches ont laissé hors champ l’acquisition des compétences techniques visées par la formation, qu’il s’agisse d’alphabétisation, de remise à niveau, de français langue étrangère, d’orientation ou professionnalisant (en filière DéFI ou EFT, les deux méthodologies des CISP). Les méthodes utilisées étant mixtes, certaines tendances sont purement qualitatives, d’autres sont chiffrées. Au-delà des singularités, ce qui ressort transversalement peut être envisagé sous cinq angles.

Au plan de l’estime de soi

La FUNOC a mené des entretiens approfondis auprès d’anciens stagiaires. La reprise de confiance en soi est l’impact le plus évoqué. La réassurance prend corps en franchissant des étapes qui paraissaient très compliquées de prime abord. On reconsidère alors positivement ses aptitudes personnelles. Et on se sent plus en capacité de poser et assumer des choix.

Se sentir considéré

Aymeric : « Les formatrices, elles sont joyeuses, elles viennent près de nous, elles n’ont pas la même tactique que les professeurs à l’école. Là-bas, ils sont plus : tu t’assieds, tu te tais, tu fais ce que je te dis et tu n’as rien à dire. » Robin : « [En CISP], on est bien suivi, bien accompagné. J’ai fait d’autres formations et… C’était un peu comme à l’école. En plus on était 20-25. Tandis qu’ici, c’est par petits groupes. Ils ont plus de temps à nous consacrer par personne. Ça nous fait un peu réfléchir sur notre projet professionnel, quoi. Sur ce qu’on a envie de faire. »

Au moyen d’un questionnaire, Alpha 5000 a testé des indicateurs d’estime de soi auprès d’apprenants à différents stades de leur formation (indice « s’épanouir »). L’effet est positif, surtout pour les personnes d’origine étrangère récemment arrivées en Belgique ainsi que pour celles qui ont un diplôme supérieur au CEB. Cet effet tend à retomber ; il faut donc le maintenir tout au long de la formation.

Les témoignages recueillis par la FUNOC indiquent qu’aller au bout du cursus engendre une certaine fierté car l’assiduité (soutenue par l’accompagnement personnalisé) demande des efforts.

Prendre confiance

Elia : « J’ai plus de confiance car je n’en avais pas du tout. J’avais peur de m’affirmer. J’ai pas de frère ni de sœur, quasi pas de famille. Et j’ai jamais eu beaucoup d’amis. C’est grâce au relationnel que j’ai pris confiance. Les formatrices, elles ont validé, confirmé mes idées. C’est ça. Avant, ça me manquait. »

Dans le même ordre d’idées, l’enquête du CESEP (comparatif à l’entrée et à la sortie de formation) montre une progression significative des sentiments de fierté, de compétences et –dans une moindre mesure- d’utilité : de l’ordre d'1 point sur une échelle de 0 à 10. Rien de spectaculaire donc, mais une constante observée dans les autres CISP. L’étude du COF souligne en outre l’importance de ces aspects pour l’optimisme face à l’avenir.

Au plan de la dynamique personnelle

En CISP, beaucoup renouent avec l’envie d’apprendre grâce aux dispositifs pédagogiques qui s’adaptent à leur situation. On note à la FUNOC une satisfaction de relancer la machine, de faire fonctionner son cerveau. Peut s’ensuivre la poursuite d’un parcours d’ISP (rarement linéaire).

Retrouver de l’intérêt

Aida : « [La formatrice] m’a appris à aimer le français. Maintenant je joue au scrabble. Maintenant quand j’écris, je vérifie, je veux être sûre de ne pas faire de faute, qu’avant je m’en fichais. »

Ça repose en partie sur le fait de prendre goût aux matières. Par exemple, grâce à leur formation, les apprenants d’Alpha 5000 déclarent mieux aimer la langue française, élément qu’ils jugent crucial pour se sentir à l’aise avec elle.

Ce même centre s’est intéressé à l’emprise sur l’hygiène de vie, sur les horaires (indice « se donner un cadre de vie sain »). À nouveau, la formation semble un bon levier, en particulier du point de vue des personnes migrantes. Quant à l’indice « s’autonomiser », il donne aussi des résultats favorables concernant la gestion du logement, des déplacements ou des contacts administratifs (en particulier si le niveau d’études est supérieur au CEB).

Se débrouiller sans aide

Saadia : « Face à face, ça va, mais le téléphone ! Avant je demandais à quelqu’un de prendre mes rendez-vous : l’assistante sociale, ma copine…. Maintenant plus. J’ai fait le dossier pour le logement social. J’ai téléphoné à la commune, au CPAS… Des démarches pour mon fils aussi. Je me souviens, on me demandait : Madame, votre numéro national… Euh… Oh, la première fois que j’ai pu le donner ! » Gaby : « Pour une opération, j’ai dû renvoyer plein de papiers à l’assurance, à la mutuelle. Eh bien j’ai su tout faire moi-même ! J’ai su tout gérer grâce au fait que j’avais appris. »

Donner le temps au temps est nécessaire. En alpha et FLE, l’apport de la formation pour se passer progressivement d’aide extérieure dans diverses démarches apparaît après quelques mois. Le processus d’autonomisation est d’autant plus long pour les personnes étrangères présentes depuis peu sur notre territoire.

Après un parcours en CISP, on se sent plus à l’aise pour accomplir sur internet des démarches d’ordre administratif ou financier. Les enquêtes réalisées attestent de progrès modestes mais systématiques, quel que soit le type d’usage testé.

Développer des savoir-faire utiles

Elena : « Je veux faire quelque chose qui soit vrai… Même si je ne trouve pas un travail, ça me donne quelque chose. Ça me rassure que ça me donne quelque chose pas uniquement pour travailler, mais aussi des compétences dans la vie. Comme moi je suis étrangère, déjà ça me donne le français. Et aussi comment trouver des informations. Ici tu apprends vraiment quelles questions poser et comment trouver les solutions. » Kelly : « Ici, on m’a apporté un savoir administratif, des choses que je ne savais pas comment faire. On m’a dit que face à un problème, il y a toujours une solution et qu’il ne faut pas attendre que ça s’accumule. »

Autonomes pour organiser leur quotidien, les anciens stagiaires de la FUNOC ne le sont pas forcément pour toutes les démarches administratives. En tout cas, la formation leur a permis de progresser, tantôt en développant leurs soft skills tantôt en améliorant leur perception des enjeux et solutions envisageables dans leur vie personnelle. En cernant mieux leurs droits et devoirs.

Au plan du projet de vie

Les résultats de la FUNOC montrent que la formation permet d’ouvrir et fermer des portes, de mieux cerner ses propres aspirations, d’amorcer un projet. De là, certains poursuivent leur parcours formatif (surtout des jeunes), d’autres ont épuisé les formations possibles et connaissent une période de flottement (surtout parmi les plus âgés). D’autres encore confrontent leurs intentions aux dures réalités du marché du travail, leurs plans professionnels restant aléatoires.

Trouver sa voie

Elia : « J’ai pu fermer des portes et en ouvrir d’autres. Des essais-erreurs pour trouver ma voie. Maintenant, mes objectifs c’est de finir l’autre formation et de trouver du travail. A 23 ans, je veux me lancer dans le boulot. » Fabien : « Je pense que c’est la bonne route. Après, on va voir comment ça abouti, mais je pense que c’est le bon chemin. Le bazar qui me convient. Je pense que j’ai choisi ma voie… Que je l’ai trouvée, du moins. Après on verra bien comment ça ira. Personne ne sait dire, mais voilà. »

Les indicateurs d’autoévaluation utilisés par le CESEP (de même que par le COF et Perspectives) livrent aussi des résultats encourageants : les stagiaires identifient mieux leurs qualités et leurs talents au terme de la formation. Ils s’estiment aussi plus aptes à se mettre en valeur pour postuler à un emploi (pour ces deux items : gain d'1,5 points sur l’échelle de 0 à 10). Qui plus est, ces aptitudes apparaissent alors plus structurantes de la façon dont on envisage l’avenir.

Alpha 5000 constate que c’est après plusieurs mois de formation que les apprenants perçoivent la contribution de celle-ci à leur recherche d’emploi. Au CESEP, le taux de stagiaires n’ayant aucun projet professionnel tombe de 29% à 13% entre le début et la fin de formation. Lorsqu’il existe, le projet d’ordre professionnel tend aussi à se préciser. Quant au sentiment de pouvoir le faire avancer par soi-même, sans aide extérieure, il grimpe carrément de 13% à 52% !

Faire primer le sens

Fabien : « J’ai travaillé toute ma vie dans le bâtiment, beaucoup comme intérimaire. Un jour, je me suis dit : c’est tout, je vais apprendre ce que j’aime bien. Je me suis retrouvé ici. D’une graine, on travaille et on a des légumes : une reconnaissance du travail qu’on procure. Le contact avec la nature fait beaucoup. Travailler la terre, psychologiquement, allez, c’est bien quoi ! Mais en faire un métier, c’est autre chose. Maraicher professionnel, c’est beaucoup plus compliqué que ce qu’on croit. Beaucoup d’investissements à la base. Comme salarié, c’est saisonnier. Tu gagnes peu en travaillant des heures et des heures… »

En parallèle, des projets personnels se forment ou se consolident durant la formation ; et le sentiment d’autonomie pour les réaliser s’envole de 38% à 65%. Cette capacitation des stagiaires est aussi très nette au COF et chez Perspectives. Que recouvrent ces projets personnels ? Les anciens de la FUNOC en donnent un aperçu. Moyennant de lever des contraintes matérielles, ils ont entrepris de passer le permis de conduire, de voyager une semaine à l’étranger, de fonder une famille ou de prendre une bifurcation fondamentale d’ordre privé.

Prendre son indépendance

Clara : « Jusque maintenant, c’est mon mari le roi. Parfois il est gentil, mais parfois non… Je suis ici pour regroupement familial. Pendant cinq ans, je dépends de lui. Si on est séparés ou qu’il me quitte : foutue ma vie. J’ai étudié le français dans ce centre ; maintenant je cherche du travail. Je suis optimiste. Je vis dans une évolution. »

Au plan relationnel

Oser communiquer

Kelly : « Ce que la formation m’a surtout apporté, c’est la communication. Avant, je ne vous aurais même pas répondu, là. Je n’aurais pas pu dire un mot. Le son ne sortait pas de ma bouche quand il y avait des gens. Des inconnus, quoi. Progressivement, la formatrice m’a fait prendre confiance. Des techniques de respiration, des trucs à penser pour déstresser… Et les autres aussi m’ont mise à l’aise. Donc j’ai retrouvé ma voix. »

De par son passé, le public des CISP a tendance à la parcimonie dans ses relations amicales. Le cercle des intimes est limité ; le réseau aussi. La confiance est (devenue) compliquée à accorder. Pas mal de stagiaires se décrivent comme introvertis ou campent sur la défensive. Dans l’enquête comparant les situations à l’entrée et à la sortie de formation, l’amélioration sur l’item « j’ose parler à des gens que je ne connais pas » est significative bien que légère (car elle ne concerne heureusement pas l’ensemble des stagiaires). Grâce notamment au travail en groupe, beaucoup osent davantage entrer en communication avec les autres, s’exprimer. C’est ce qu’expliquent plusieurs ex-stagiaires de la FUNOC.

Créer des liens

Chantal : « Une formation, ben on se fait des amis, on parle, c’est autre chose quoi. C’est pas le même que quand t’es tout seul à la maison ou même avec ma fille… On se lève, on sait qu’on va voir ses amis quand on arrive, on fait quelque chose de sa journée. On rentre, c’est une autre vie : il faut faire à manger… A la maison, ben y a personne, y’a pas… y’a rien quoi. » Megan : « Depuis le CEB, j’ai gardé deux relations. Un qui est mon meilleur ami d’ailleurs. »

Des rapports positifs se tissent en formation. On partage quelque chose et on « se reconnaît » mutuellement. Si la plupart des participants se perdront ensuite de vue, certaines relations perdureront.

Apprendre des autres

Jérôme : « Y a pas que les formateurs qui sont formateurs. Y a aussi les collègues, si je puis dire. Et donc j’apprenais de tout le monde. Tout le temps. Toutes les cinq minutes, j’apprenais des nouvelles choses. »

A travers l’indice « s’affirmer », l’enquête d’Alpha 5000 pointe une facilitation de l’expression de ses propres idées et besoins. Une tendance confirmée par celle du CESEP, qui indique une progression significative de la capacité à donner son avis et à se forger une opinion personnelle dans l’interaction.

A la FUNOC, grâce aux méthodes intégratives, on a expérimenté avec bonheur l’entraide et la coopération. Les solidarités sont jugées positives, mais on les aborde encore souvent avec prudence, par crainte de déconvenues.

Mieux composer avec les autres

Christophe : « Moi je suis très individualiste. Et c’est vrai qu’ici j’ai appris à travailler avec tout le monde. A être plus attentif aux besoins de chacun. Moi je ne peux pas concevoir des gens qui se la font un peu légère, on va dire. Et bon, ici j’ai appris à mettre de l’eau dans mon vin. Que pour mes projets, si je reste dans mon optique carrée, ça ne sera pas bon. »

Au plan collectif et citoyen

Développer une identité sociale positive

Tom : « J’ai rencontré un type dans le train, un député fédéral ou je sais pas quoi. J’ai dit que je suivais une formation. Il m’a posé des questions, j’ai parlé comme si j’étais un employé d’ici. Content de parler de l’EFT. J’étais pas le bête stagiaire inscrit par hasard. C’est un projet, et voir des gens s’y intéresser, pour moi c’est bien. J’aurai mis ma contribution. On habite dans une région pauvre, quand-même. Dans le journal, c’est toujours incidents, mauvaises nouvelles. Donc j’aime bien promouvoir. Y a des bonnes choses aussi. »

Les CISP permettent de découvrir des ressources sociales méconnues ou non utilisées. Au terme de leur formation, davantage de stagiaires du CESEP ont eu recours à des services tels que le médiateur de dettes, la maison de justice, le taxi social ou la maison médicale (hausse de 4% à 8% selon les services). D’ailleurs, l’item « j’ose demander de l’aide à un professionnel » obtient en moyenne un meilleur score à ce moment-là.

Alpha 5000 s’est intéressé à la curiosité vis-à-vis de l’environnement social et de l’altérité, via son indice « s’ouvrir ». L’impact est probant, surtout dans le cas des personnes récemment arrivées en Belgique.

Affiner sa lecture de la société

Yann : « Pour le CEB, on doit faire un chef-d’œuvre. J’ai choisi comme thème le coming out. J’ai passé beaucoup de temps dans ce projet : parfois jusqu’à 3h du mat’ pour des recherches sur des sites. Ça me tenait à cœur. Moi, mon ex avait mis sur les réseaux sociaux qu’il était en couple. Des gens l’ont vu et mes parents ont pété les plombs. En faisant mon chef-d’œuvre, je me suis rendu compte que faire son coming out n’est pas obligatoire, mais que personne ne peut le faire à la place de l’homosexuel, parce qu’on peut gâcher sa vie. »

S’agissant du regard sur le monde, les dispositifs de la FUNOC, et en particulier les activités d’éducation permanente ou invitant à traiter un thème personnel, peuvent assouplir la manière de voir des stagiaires. Sans toutefois la transformer en profondeur. L’avenir de la vie en société leur apparaît généralement sombre : appauvrissement, individualisme, inertie du système politique. De ce fait, les anciens qui ont été interviewés ne s’impliquent pas ou très peu dans des projets collectifs. Le militantisme est tenu à distance. La réconciliation avec la société s’opère plus difficilement qu’avec soi-même et les autres.

Entrevoir la politique autrement

Lionel : « Être allé au Parlement européen et écouter tout ce qu’on y disait, j’ai commencé à m’y intéresser, car les explications étaient compréhensibles pour quelqu’un qui ne s’y connait pas. Au bout du compte, ça n’a rien changé à la perception que j’ai de la politique : pour moi ça ne sert à rien. Ça m’a a ouvert l’opportunité d’avoir les deux versions : certaines personnes disent que ça peut apporter un but lucratif, mais majoritairement c’est le contraire qui se passe. Donc au final je garde ma version. Pour moi, le gouvernement ne sert à rien. »

Mais terminons sur une note optimiste ! Quand le projet socio pédagogique d’un CISP est profondément ancré, il génère des effets qui en sont l’écho. Chez Devenirs, les stagiaires en fin de parcours se soucient d’améliorer leurs habitudes de consommation, signe d’une prise de conscience des enjeux de développement durable. Ceux de la filière « maraîchage » se montrent plus attentifs à leur alimentation et à leur état de santé, alors que ceux du programme de « développement personnel » questionnent leur engagement citoyen. A noter que Devenirs a aussi observé une évolution des attitudes alimentaires des enfants qui bénéficient, dans leur école, de la cantine durable et des ateliers pédagogiques proposés par l’ASBL. Comme quoi on peut aussi braquer les projecteurs vers un autre type d’impact social des CISP, plus indirect.

S’impliquer dans la société

Christophe : « Au moins, ici, j’aurai appris des choses que je pourrai peut- être transmettre aussi. C’est ce que j’aurais envie de faire. J’ai plusieurs idées, beaucoup de social en fait. Je donne ce que j’ai cultivé à des banques alimentaires… Et après, ce que j’aimerais, c’est avoir des jeunes, des moins jeunes, qui sont aussi désireux d’apprendre, et créer une ASBL. »

Et ensuite, en CISP, on fait quoi ?

Les structures qui ont interrogé leur plus-value sociétale dans le cadre des bourses du SPW en tirent les conséquences en interne en** ajustant certains de leurs dispositifs**. La plupart ont décidé de poursuivre leur travaux orientés impact social. Tel centre a affiné le questionnaire « stagiaires », devenu outil récurrent ; tel autre incorpore désormais cette dimension aux bilans de fin de formation. Perspectives a initié un pôle de travail permanent et organise un événement annuel (inter-groupes d’apprenants) axé sur le développement du pouvoir d’agir. Le CESEP envisage une collecte de données qualitatives post formation pour appréhender la portée et la durabilité des impacts observés. Devenirs expérimenterait volontiers la démarche en l’élargissant à un projet partenarial (cf. impact collectif à l’échelle d’un territoire ou d’un secteur).

Les éléments tirés des EIS peuvent aussi aider à sensibiliser des publics qui méconnaissent le travail des CISP ou ignorent ce qu’ils proposent. Leur valorisation externe prend plusieurs formes. Ici pour conforter la reconnaissance auprès de partenaires, financeurs ou mandataires, là pour communiquer vers des stagiaires potentiels. Actuellement, le recrutement est un enjeu majeur pour les CISP (comme pour bien d’autres secteurs). Ils planchent sur la question, sont à l’affût de solutions inédites. Depuis le fléchissement de leur fréquentation suite à la pandémie, du le public manque. Où est-il ? En partie nulle part et en partie ailleurs, sans doute. La désaffiliation et la précarisation laissent hors champ des personnes que les CISP pourraient atteindre. Le tassement démographique et l’état du marché du travail génèrent des opportunités d’emploi, qui même précaire est préférable à l’entrée en formation vu le coût de la vie. Les besoins sociétaux changent (sens du travail, fracture numérique, migrations…) et l’ISP doit pouvoir se réinventer… Tout en réaffirmant l’originalité et la pertinence d’un modèle qui a fait ses preuves dans le domaine de la formation d’adultes. Son approche, parce qu’elle articule formation et accompagnement individualisé, est plus que jamais indispensable. Les partenaires institutionnels interviewés lors des évaluations d’impact le reconnaissent d’ailleurs sans ambages. Les CISP cultivent l’art délicat de ne pas formater les personnes mais de les soutenir pour s’élever. Cette visée émancipatrice n’est pas donnée partout. Elle mérite d’être valorisée.

Se doter d’un outillage évaluatif propre peut y contribuer. Par exemple en** mutualisant ce qui ressort des projets « impact social »**. La fédération CAIPS tente de stimuler cet essaimage en accompagnant des équipes à mobiliser des ressources conçues par des pairs (et non modélisées par des agences ou experts « hors sol ») ; ressources qui, toujours, restent adaptables et évolutives. Le Plan de Relance de la Wallonie a mis la labellisation qualité à l’ordre du jour des CISP. Sur ce dossier, une posture similaire est souhaitable. Autant prendre la main pour en définir les modalités, le périmètre ou les indicateurs. Comme dit le proverbe : Si on n’est pas à table, on est au menu ! L’ambition d’infléchir les cadres de référence est stratégique pour l’avenir du secteur CISP. Il en va de la préservation de sa valeur ajoutée sociétale, et donc des chances d’inclusion d’une foule de citoyens.

Muriel Wiliquet – Conseillère Fédération CAIPS

Deux personnes marchent vers l'entré d'une prairie, une pousse une brouette.

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