Introduction
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Le terme de « pénurie » s’est imposé en Europe depuis plusieurs années dans une série de discours, et de fait une série de marchandises sont moins accessibles à un nombre croissant de personnes. Relativement épargnés depuis la deuxième guerre mondiale, la plupart des citoyens-consommateurs européens commencent à s’apercevoir qu’une série de ressources sont limitées. Des pénuries se manifestent soit par des rayons vides dans les magasins, soit par des prix qui empêchent de plus en plus de gens d’accéder à des besoins de base. Mais outre les franchissements successifs des limites planétaires, de quoi les pénuries sont-elles le symptôme ? La revue de la presse (p. 50) montre que les pénuries touchent de nombreux produits et secteurs, partout dans le monde : logement, médicaments, main d’œuvre, eau, électricité, matières premières, denrées alimentaires, terres arables. Aujourd’hui, les pénuries ne semblent pas être toutes liées à un manque de ressources mais révèlent plutôt une organisation économique qui privilégie le profit à court terme. Ainsi, il ne manque pas de main d’œuvre, mais les conditions de travail dégradées n’attirent plus les bras et les cerveaux ; il y a aussi assez de mètres carrés pour loger dignement tout le monde en Europe, mais leur répartition actuelle (ex. résidences secondaires) ne le permet pas ; la quantité de substances actives est suffisante, mais la quête de profits gouverne le secteur pharmaceutique qui a délocalisé la production des médicaments en Asie.
La question de la pénurie est également l’objet de livres parus récemment. Ainsi, Renaud Duterme (Pénuries. Quand tout vient à manquer, Payot, 2024) analyse les pénuries en cours et à venir, les attribuant autant à des contraintes physiques qu’au fonctionnement extractiviste du capitalisme. Mathieu Arnoux s’interroge sur ce qu’était le monde sans ressources, au Moyen Âge, duquel était absente l’idée d’une nature comme réservoir infini d’êtres matériels (Un monde sans ressources, Albin Michel, 2023). Vincent Ortiz analyse les discours « néo-malthusiens » qui annoncent une ère de rareté mais qui masquent en réalité une justification des politiques austéritaires (L’ère de la pénurie. Capitalisme de rente, sabotage et limites planétaires, Le Cerf, 2024). Enfin, Alexandre Monin tente de tracer un chemin étroit entre exterminisme malthusien et carbo-fascisme extractiviste et nous invite à démanteler progressivement et démocratiquement ce dont nous n’avons pas besoin (Politiser le renoncement, Editions Divergences, 2023).
Les pénuries ne sont pas simplement des conséquences naturelles d’un manque, mais révèlent un ordre social et économique. C’est pourquoi il faut les « politiser », c’est-à-dire en montrer les enjeux de classe, déceler les rapports de force qui font exister les pénuries et ouvrir un débat public sur les arbitrages qu’elles nous imposent. Le Covid-19 a révélé un système de production-consommation à bout de souffle, et le « nouveau monde » attendu tarde à venir.
Au fil des articles, on découvre qu’il n’est pas facile de parler des pénuries. Même dans les milieux scientifiques, elles sont abordées de manière indirecte car la recherche est encore trop sectorielle, occupée par des objets limités, plus symptomatiques que systémiques ( Brunet et Hulhoven, p. 44). Dans certains cas ( le manque de main d’œuvre, par exemple), la pénurie relève d’une invention statistique et politique, et s’avère finalement relative ( Orianne, p. 16). Toutefois, la prospective permet de libérer les imaginations, d’envisager d’autres mondes possibles. Une fiction nous plonge dans l’ère pénurique (Hermant, p. 12), que José Halloy entrevoit pour le 22e siècle (Halloy, p. 22). En effet, la pénurie fondamentale qui nous fera sortir du productivisme et de l’extractivisme concerne les métaux qui, associés aux énergies fossiles, nous procurent aujourd’hui une puissance dévastatrice. De quoi avons-nous besoin ? Qu’est-ce qui est essentiel ? Qui décide de la répartition ? De quoi manquons-nous ? Et de quoi pourrions-nous manquer ? Pour répondre à ces questions fondamentales, on peut s’inspirer de la liste publiée depuis la dernière guerre par l’autorité suédoise pour la protection civile, qui reprend ce qui est essentiel d’avoir chez soi en cas de crise ou de guerre (p. 36). Le rationnement revient aussi à l’ordre du jour, même s’il a mauvaise presse, et s’impose comme une solution à la fois écologique et sociale (Vanderstichelen, p. 38). La privation momentanée et programmée d’électricité est proposée comme moyen de domestiquer la pénurie, se sevrer de choses non nécessaires (De Wael et Wallenborn, p. 30).
Lorsque l’on se contente de définir la pénurie comme un état de manque ou d’insuffisance, elle est un puissant facteur de dépolitisation. Il va de soi que ce qui manque doit être comblé. Mais ce qui manque et comment le combler doivent se décider collectivement et démocratiquement. C’est pourquoi les causes et conséquences des différentes pénuries doivent systématiquement être analysées sous l’angle écologique, social et politique.