L’avenir des pénuries
Conclusion
Le blackout de New York en 1965 a été perçu par les habitants comme un moment inattendu d’aventures et de rencontres joyeuses. Dans la même ville, un blackout éclate en 1977 mais l’histoire en a retenu avant tout des émeutes et des pillages de magasins. La crise économique est passée par là et la pauvreté divise désormais la ville. Les défaillances des systèmes d’approvisionnement (électricité, aliments, eau, médicaments…) nous apprennent beaucoup de choses sur l’état de la société.
La stratification sociale est inhérente à l’accès aux ressources.
La signification de « ressource » comme ensemble potentiellement illimité d’agents naturels qui peuvent être transformés en marchandises est relativement récente. Elle remonte à l’avènement de la révolution industrielle, cette systématisation de l’alliance entre métaux et énergies fossiles. L’accès à une puissance bon marché a permis de concevoir que les « ressources » sont sans limite, qu’elles sont relatives à l’avancement des technologies.
Mais ce monde construit sur des ressources illimitées est avant tout un monde de classes privilégiées (et donc aussi défavorisées). Le privilège consiste en l’accès à des ressources matérielles que les autres ne possèdent pas (ou peu). La dynamique de production-consommation illimitée donne le faux espoir qu’un jour tout le monde jouira de ces privilèges, et permet de faire l’impasse sur « ce dont nous avons besoin collectivement ».
La question de la pénurie est toujours relative car elle dépend de « besoins » et de désirs socialement construits, et elle peut être activement provoquée pour, par exemple, faire grimper les prix. En général, soit il existe encore ce dont il manque (mais est accaparé par une minorité), soit il existe des substitutions aux biens manquants. Les pénuries peuvent être inventées par un système statistique défaillant, mais aussi par un monde qui se transforme rapidement – et court ainsi de plus en plus vite vers les pénuries (transition énergétique et numérique). Les pénuries sont des constructions socio-économiques et lorsque Macron en août 2022 annonce la fin de l’abondance, des évidences et de l’insouciance, il s’adresse bien entendu à celles et ceux qui sont en voie de précarisation, pas aux plus riches. La question des pénuries et, en miroir, de l’abondance est avant tout sociale et politique tant elle est vécue de manière radicalement différente selon qu’on se trouve à l’un ou l’autre bout de l’échelle sociale.
A la lecture de ce dossier, on peut proposer la définition suivante de « pénurie » : moment où un nombre important de personnes (les fameuses « classes moyennes ») est touché par un manque. Les personnes qui bénéficiaient encore d’une société d’abondance, subissent alors une augmentation du prix ou un accès plus difficile à un bien ou un service. Les pénuries apparaissent comme une extension sociale de la privation d’accès à des ressources.
Clinique des pénuries vue comme symptômes
Les réactions aux pénuries sont de deux types. Tout d’abord, les technosolutionnistes estiment possible de maintenir les désirs de l’ancien monde par un surcroît de dépenses matérielles et métalliques en particulier. Ainsi, pour répondre aux pénuries d’eau, les méga-bassines se présentent comme la solution alors qu’elles constituent à n’en pas douter un excellent exemple à ne pas suivre. L’écologie est alors dite « punitive » puisqu’elle fait obstacle à l’exploitation toujours plus poussée des écosystèmes.
D’un autre point de vue, les pénuries sont les symptômes d’un système voué à disparaître, et dont la disparition doit être pilotée démocratiquement. L’écologie ne peut être punitive puisqu’elle indique simplement les contraintes physiques dans lesquelles le vivant évolue.
Vers un monde sans ressources, basé sur le vivant
Le monde de ressources touche à sa fin historique – José Halloy la situe au 22e siècle. Au-delà des énergies fossiles, la pénurie des métaux est inéluctable. Si l’on adopte le point de vue de la durabilité forte qui exige de penser en termes de décennies, voire de siècles, et de se porter à la hauteur de l’histoire de la vie, le monde à venir sera basé sur le vivant et sa capacité à s’inscrire dans les cycles biogéochimiques de la planète.
La force des travaux d’Olivier Hamant est d’apprendre à penser dans un monde de plus en plus fluctuant. Nous sommes en surrégime : l’extraction des matières et de l’énergie sont exponentielles – c’est le sens même de croissance mesurée en pourcentage : par exemple, une croissance de 5% double la quantité initiale en 14 ans. Nous allons donc vers des pénuries chroniques, probablement de plus en plus sévères. Pour y faire face, Hamant propose d’adopter les stratégies du vivant : robustesse et redondance plutôt qu’efficience et productivité. A plus long terme, Halloy imagine des technologies qui soient basées principalement sur les éléments constitutifs du vivant (CHNOPS).
Les pénuries nous invitent donc à penser la « transition », ou la bifurcation nécessaire, comme le passage à une organisation démocratique de la production : quels sont les besoins essentiels ? Divers outils et expérimentations existent déjà, et ne demandent qu’à se multiplier pour être adéquatement préparés lorsqu’un manque se fera sentir. Le nouveau monde sans ressources, nous pouvons déjà l’annoncer, sera fait de sobriété partagée, de résilience collective, de solidarité chaude et de politique des communs. Ou ne sera pas.