E.T. et TINA
Édito
Par Éric Vermeersch
Les pétards fumaient encore dans les rues de Bruxelles quand notre premier ministre déclarait comprendre l’inquiétude mais qu’hormis quelques ajustements à la marge, les mesures d’économie choisies par son gouvernement étaient indispensables et les seules possibles.
Imaginons qu’il ait raison. Imaginons aussi défendre honnêtement ce point de vue à un E.T. en Erasmus sur cette planète.
Nous devrions ainsi lui expliquer que nous avons créé une société dont l’objectif premier est quand-même de vivre ensemble, qui, pour des raisons budgétaires, exclut les unes et paupérise les autres, porte atteinte à la qualité d’existence du plus grand nombre et met en danger la survie même de la planète. Interloqué, il demanderait quelques exemples. Ils abondent mais, pressés par le temps, nous citerions l’exclusion des demandeurs d’emploi depuis plus de deux ans alors que nous ne sommes pas dans une société de plein emploi. Nous ne pourrions éluder l’impact négatif de ce choix sur de nombreux ménages et le risque sérieux de paupérisation de ceux-ci. Ensuite, nous lui expliquerions que la réforme des pensions exclura inévitablement des citoyens et que, compte tenu de l’organisation de cette société, ce sont les citoyennes et les plus défavorisés qui paieront le plus lourd tribut. Nous ajouterions sans doute que prendre de telles mesures pour une population vieillissante est de fait antinomique. Pour terminer, ou pour l’achever, nous pourrions lui expliquer que ce gouvernement a décidé de mettre nos ambitions environnementales sous le boisseau pendant que la communauté scientifique s’alarme du réchauffement climatique.
E.T., en extraterrestre averti et critique, nous demanderait certainement si la situation économique est à ce point catastrophique. Y aurait-il de moins en moins d’argent à redistribuer, à consacrer au vivre ensemble dans cette société ? Avons-nous été appauvris par des catastrophes naturelles répétées ? Nous serions bien obligés de lui expliquer qu’au contraire, nos économies sont restées en croissance, mesurée certes mais bien réelles, durant ces quarante dernières années mais que, dans le même temps, la part des salaires et des impôts dans l’ensemble des revenus créés diminue en pourcentage. En clair, tendanciellement, les revenus des entreprises et des actionnaires augmentent pendant que les autres revenus diminuent. Nous ajouterions que durant toutes ces années, nos dirigeants se sont employés à réduire les moyens consacrés au vivre ensemble « parce qu’il n’y a pas d’alternative [1] », créant de plus en plus de pauvres pendant que quelques privilégiés s’enrichissaient à outrance, les exemples ne manquent pas.
E.T., d’une civilisation bien plus avancée que la nôtre, nous demanderait si nous sommes tombés sur la tête. Comment pouvons nous croire que cette marche forcée dans « toujours plus d’économie » pour le plus grand nombre et les richesses pour quelques-uns est une loi naturelle ? Comment acceptons-nous de sacrifier tant de vies, dont les nôtres, et une planète pour les beaux yeux de quelques seigneurs contemporains ? N’avons-nous rien retenu du passé ? Sommes-nous à ce point idiots ? Comment pouvons-nous choisir le « chacun pour soi » comme projet de société ?