Préparer plutôt que réparer

Introduction

Par Gilles Decroly, Pierre Démotier, Luc Deriez

De l’ouverture du premier Repair Café à Amsterdam en 2009 au soutien actuel des pouvoirs publics belges apporté à l’association Repair Together, la notion de réparation semble avoir fait son chemin dans le débat public autour des enjeux écologiques pour parvenir à incarner une forme de consensus. Cet accord se ferait autour du bénéfice à la fois pour l’économie et l’environnement du marché de l’occasion qui était encore vu de manière négative il y a quelques années en assimilant sobriété, privation et pauvreté. À première vue, la simple remise en bon état ne ferait pas débat et l’intérêt de la réparation des objets ne serait plus remis en cause aujourd’hui. Affirmer qu’il est nécessaire de réparer pour prolonger la durée de vie de nos biens est devenu consensuel, comme en témoigne l’arrivée d’un indice de réparabilité en Belgique, ou cet extrait de l’accord de coalition fédérale belge : “(…) nous prenons des mesures visant à interdire l’obsolescence programmée et à encourager les entreprises à concevoir des produits durables et réparables”. Pourtant, en 2023, une campagne publicitaire de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie fait polémique en France lorsqu’elle incite de potentiel·le·s client·e·s à faire réparer leur appareil électroménager plutôt que d’acheter du neuf. La campagne est alors reçue par les associations de commerçants et les organisations patronales comme un acte de stigmatisation des commerçants.

La polémique évoquée ici vient rappeler que, dans son acception juridique, la notion de réparation part du constat initial d’un dommage impliquant de désigner des facteurs (ou des acteurs) responsables de cette situation problématique engendrant un préjudice subi qu’il s’agit de dédommager [1] . Le rapport « Pour la réparation du préjudice écologique » de 2013 entendait d’ailleurs clarifier les règles de responsabilité en matière environnementale, sur base de la loi française sur la responsabilité environnementale de 2008 qui donne un fondement juridique précis à une obligation générale de réparation du dommage environnemental [2] . Dans son approche sociologique, la réparation est envisagée comme « tout ce que les personnes victimes de tort ou de souffrance peuvent demander à faire valoir en retour de leurs atteintes : sanction d’un coupable, manifestation de la vérité, demande de pardon, indemnisation financière, soin … » [3] . Ne faisant l’économie ni du dommage ni de la responsabilité, la notion de réparation ainsi définie ouvre sur l’horizon d’une politisation. D’une part, elle rappelle l’existence d’une situation problématique dont il s’agit d’examiner les conditions de réparation, celle-ci impliquant un processus de transformation dont l’issue est incertaine. D’autre part, la notion peut constituer l’ébauche d’un processus collectif où les personnes concernées travaillent à déterminer la situation problématique et mettent ainsi en lumière ce qui compte et doit être réparé dans une situation donnée.

Ce numéro du Secouez-Vous les Idées, fruit de la collaboration entre Repair Together (qui, entre autres, accompagne la création, le développement et la pérennisation des Repair Cafés en Wallonie et à Bruxelles) et le CESEP, explore donc les enjeux de la réparation de manière transversale et transdisciplinaire, à travers autant de lunettes que de contributeurs et contributrices. Afin de rentrer dans le vif du sujet, nous proposons de repartir des deux questions suivantes : pourquoi réparer&@8239;? Et que permet la réparation&@8239;?

Pourquoi réparer ?

À partir du moment où la réparation est comprise dans son acception « technique » mais ne s’y limite pas, les raisons pour lesquelles la notion est mise en œuvre sont plurielles. Il peut s’agir de création de lien social comme finalité poursuivie parmi d’autres par plusieurs initiatives présentées dans ce numéro du Secouez-Vous les Idées. Les liens entre la notion de réparation et celle de « care » au sens de prendre soin y occupent par ailleurs une place importante. Réparer est une manière de reprendre prise sur le monde au travers de l’apprentissage nécessaire au déploiement de la capacité à réparer.

Réparer pour créer du lien social

Les Repair Cafés, en tant qu’initiatives citoyennes et solidaires, sont conçus comme des événements conviviaux, ouverts à toutes et à tous, où la pratique de la réparation est le moteur, l’objet intermédiaire autour duquel on se rassemble, on rencontre, on partage. Le dispositif du BRI-Co (pour « Bureau de Recherche et d’Investigation sur les Communs), présenté dans ce numéro, pousse plus loin encore cette idée. A l’échelle d’un quartier, et à partir de la mise en place d’un espace temporaire de rencontre pour les habitant·e·s, ce projet vise à créer une dynamique communautaire de réparations afin de travailler à l’amélioration des conditions de vie. La création de liens sociaux est ici à la fois la méthode et l’une des finalités des réparations. Comme dans le cadre des Repair Cafés, ce travail sur le lien social présuppose la mise en place d’un espace - temporaire - de rencontre et de partage. Le projet de Repair Lab humanitaire itinérant de la Croix-Rouge française met cela en pratique dans un cadre différent, en intervenant dans des lieux de vie dits informels auprès de personnes en grande précarité. A travers son installation et son aménagement, le Repair Lab humanitaire permet de transformer et visibiliser des lieux et de libérer les échanges.

Réparer pour prendre soin

Les Repair Cafés sont également des espaces bienveillants où l’on prend soin des gens et des choses. Ici encore, le Repair Lab humanitaire est une mise en pratique de ce principe. Pour citer Louise Brosset, la coordinatrice du projet, « l’objet devient parfois une forme d’extension de la personne », et sa réparation permet souvent de demander « comment ça va ? » plus facilement que de manière frontale. A travers son analyse, Marine Spor Ceccaldi indique de son côté comment l’approche de la réparation par le concept de care permet de mettre en avant l’importance ainsi que la multiplicité des acteurs et actrices, des pratiques, et des lieux de maintenance et de réparation. Ces liens entre réparations et care sont également exposés par Laura Centemeri dans son interview, comme des éléments de réponse aux désastres écologiques. La dimension locale de l’action des plus de 200 Repair Cafés actifs en Belgique francophone met en évidence la nécessité d’une implication des territoires et de leurs habitant·e·s pour travailler à un changement social. Outre l’évidence de leur engagement environnemental, ils et elles créent de la cohésion sociale, régénèrent la transmission des savoirs intergénérationnels, suscitent des vocations et ont un impact socio-économique. Ces dimensions se déploient dans un travail au long cours à raison, en moyenne, d’un atelier par mois par Repair Café et grâce, soulignons-le, au dévouement et à la bienveillance de plus de trois mille bénévoles.

Réparer pour apprendre

Parmi les initiatives de Repair Together, le Repair Café Mobile sillonne les routes de Wallonie, tandis que le Repair Lab, installé sur le campus interuniversitaire ULB-VUB USquare, offre un espace dédié à la formation et à l’auto-apprentissage en réparation, en collaboration avec le Fablab de l’ULB et le milieu académique. Repair Together conjugue la réparation au présent, contribuant à bâtir un avenir plus durable, ancré dans l’économie circulaire. Dans un monde où nous sommes entouré·e·s - pour ne pas dire dépendant·e·s - d’objets techniques, électroniques, connectés, d’une complexité parfois extrême, (apprendre à) réparer est aussi un moyen de reprendre la main sur ceux-ci, de se les réapproprier. Toutefois, le développement des compétences de la réparation ne peut s’effectuer que si les conditions sont réunies. La complexité de cette problématique est discutée en profondeur à travers une interview croisée de plusieurs acteurs et actrices de la formation à la réparation. A partir de sa synthèse des enjeux du droit à la réparation au niveau Européen, Sonja Leyvraz nous rappelle également le vivier d’emplois non délocalisables et le potentiel économique que représentent les métiers de la réparation - qui restent en grande partie à inventer !

Que permet la réparation ?

Inventer les métiers de la réparation dans le contexte d’une économie marchande tournée vers la croissance ne va pas de soi et nécessite une forme de militantisme de la part des différents acteurs de la réparation. Plusieurs visions coexistent dans des convergences mais aussi des confrontations fructueuses pour transformer non seulement les objets mais également les lieux et les personnes. La notion de réparation, en travaillant sur les conditions du dommage, permet d’envisager un avenir qu’il s’agit d’anticiper : se préparer aux crises qui viennent et peut-être en éviter certaines.

Réparer pour militer

Il convient de noter que la notion de réparation peut avoir un effet de déresponsabilisation. Si un objet peut être réparé, si le problème de la panne peut être résolu, alors, la panne elle-même pourrait ne plus être considérée comme un problème. C’est ce que fait comprendre le service après-ventes d’une grande marque de machine à café lorsqu’il redirige ses clients vers les Repair Cafés. Il est donc important de rappeler que les pannes de nos objets ne sont pas neutres. Elles résultent de choix de conception, volontaires ou non, qui s’inscrivent dans des modèles économiques poussant à la consommation. La prévention des déchets, située en amont de la gestion desdits déchets, est et reste une indispensable mission d’intérêt général inscrite dans les plans de gouvernements des différents niveaux de pouvoir. Dans ce cadre, réparer - tout comme faire réparer - ne peut pas être un geste anodin. Cela est encore plus vrai dans les Repair Cafés, qui fonctionnent de manière bénévole, hors des circuits économiques marchands. En décryptant les pratiques visant à limiter la durée de vie des objets et à pousser à la consommation, Sonja Leyvraz nous rappelle que la réparation est un droit, et que celui-ci n’est pas acquis par avance. A ce titre, la coalition européenne naissante Right To Repair Europe (dont fait partie Repair Together) défend le droit universel à la réparation et rassemble à ce jour 170 organisations opérant dans 27 pays.

Mais même au sein de cette communauté de la réparation naissante, plusieurs visions existent et entrent parfois en tension. Dans son analyse, Marine Spor Ceccaldi nous laisse entrevoir une vision ouverte de la réparation dans les marges de l’économie circulaire qui se distingue d’une version fermée de la réparation entendue comme un processus industriel où la réparation se fait derrière des portes closes, de manière contrôlée par un réparateur agréé. Dans sa version ouverte telle qu’elle est défendue par les acteurs du droit à la réparation et les Repair Cafés, la réparation est accessible, continue, vectrice d’émancipation, et portée par une communauté d’acteurs et actrices, bénévoles ou professionnel·le·s, expert·e·s ou non. Ce modèle est aujourd’hui fortement porté par l’économie sociale et solidaire. Les enjeux et visions de ce secteur sont croisés dans une interview faisant également intervenir des acteurs de l’insertion socioprofessionnelle et qui met en lumière que, si ces questions ne sont pas toujours abordées explicitement, elles sont essentielles et toujours présentes en trame de fond. En élargissant la focale, les BRI-Co décrits par la Fédération des Services Sociaux, de leur côté, nous montrent comment la dynamique de réparation peut dépasser les vécus individuels pour prendre une dimension collective, et par là agir sur des situations d’injustice. En parlant de cette expérience, Laura Centemeri va plus loin encore en nous rappelant que la réparation est parfois le point de départ d’une réflexion pouvant aller jusqu’à la remise en question de la fonctionnalité qu’il s’agit de réparer.

Réparer pour transformer

Un autre écueil de la notion de réparation est que celle-ci sous-entend la possibilité de revenir à un état antérieur, fonctionnel, initial. Comme s’il était possible d’effacer les pannes ou difficultés rencontrées, voire de les invisibiliser. Or, déjà dans un Repair Café, un objet ne ressort jamais comme il est rentré, il en émerge transformé. Parce qu’il a fallu changer une pièce ou inventer un système D pour qu’il remplisse toujours sa fonction. Ou parce qu’il a été ouvert, parce que ses entrailles et mécanismes ont été exposés, parce que son fonctionnement a été décrypté, le regard porté dessus par son ou sa propriétaire a changé. Réparer un objet, c’est se le réapproprier au sens de l’adapter à ses besoins. Le fait que la réparation ne soit jamais purement technique, et qu’elle soit un vecteur de transformation des personnes et des lieux ressort elle aussi des expériences du BRI-Co et du Repair Lab humanitaire. Laura Centemeri, de son côté, insiste sur la part d’arbitrage inhérente à la notion de réparation, en particulier en tant que réponse à un désastre écologique. Réparer nécessite de décider ce qu’il faut réparer, et en miroir, ce qui devra être sacrifié. Il s’agit donc bien d’un processus qui conduit à une transformation.

Réparer pour préparer

Enfin, réparer est - paradoxalement - une manière d’anticiper, de préparer l’avenir. Les Repair Cafés sont des initiatives se situant après la panne, en aval du problème. Pourtant, à travers la création de lien social, à travers de nouvelles manières de prendre soin des choses, à travers l’apprentissage et le partage de compétences, ils contribuent également à inventer, à créer d’autres imaginaires, à ouvrir de nouvelles pistes de solution. Ce passage de l’aval vers l’amont n’est pas évident, et ne se fait pas sans peine. Au niveau de l’objet, il passe notamment par la mise en place de pratiques d’éco-conception telles que réclamées par la coalition Right To Repair, comme analysé dans l’article de Sonja Leyvraz. Il passe aussi par la diminution de la production de nouveaux objets, et par la fin de la promotion de fausses solutions, en particulier du recyclage. En posant la question de ce qui rend un objet effectivement réparable, Marine Spor Ceccaldi ouvre de son côté des pistes pour aller vers une société de la maintenance, et rappelle par là qu’il est nécessaire de préparer pour éviter de réparer. Ce lien entre réparation et préparation, spécialement visible au niveau la réparation d’objets, peut être étendu plus largement aux désastres écologiques passés et à venir, comme le propose Laura Centemeri dans son interview.

Gilles DECROLY, chargé de mission et chargé de projet Impression 3D chez Repair Together, Pierre DÉMOTIER, chargé d’études au CESEP et Pierre DERIEZ, coordinateur chez Repair Together.

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Sécouez-vous les idées est une revue semestrielle du CESEP, réalisée par des membres de l’équipe avec l’appui d’acteurs et d’actrices extérieur·es représentant le monde associatif et/ou académique et, souvent, avec les bénéficiaires de nos actions associatives.

Chaque numéro est consacré à un sujet de société à travers un regard progressiste, alternatif, en décalage avec la pensée formatée dominante du néocapitalisme ambiant.

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