Pour une éthique digitale des organisations culturelles (mais pas seulement)
Manifeste
Pierre Huyghebaert, Lucy Perineau, (graphiste, typographe, cartographe, enseignant) et (traductrice, autrice de bande dessinée, chercheuse, enseignante, membre du groupe de travail sur l’éthique digitale de l’ENCC)
Cet article reprend, en les modifiant, des extraits d’un texte intitulé “On Digital Ethics for Cultural Organisations [1] ”, produit début 2023 pour l’ENCC (European Network of Cultural Centres, un réseau européen de centres culturels à orientation sociale). Il était entre autres issu de collaborations et de discussions au long cours avec l’association Constantvzw, le collectif OSP, le bureau de l’ENCC et le designer et développeur Constant MATHIEU. Ce texte a d’abord été écrit avec et pour les acteur·ices culturel·les, mais nous espérons qu’il sera aussi utile à d’autres structures publiques et collectives qui se demandent comment s’engager dans une réflexion sur l’éthique numérique. Comme l’écrivent les auteur·ices du Digital Solidarity Networks Pad [2] en 2021 : “Nous sommes tous·tes entrelacé·es avec la technologie industrielle, mais nous préfererions la critiquer, lui poser des limites, et finalement choisir nos dépendances plutôt que de les subir.”
Digital ?
Quand on entre dans les bureaux d’un centre culturel, on trouve principalement des personnes en face d’écrans d’ordinateurs et en échange avec eux. On imagine en effet difficilement un centre culturel fonctionner sans le digital [3] . Et pourtant, trente ans après l’arrivée de l’informatique et de la bureautique dans nos vies, la nature essentiellement digitale de l’activité culturelle est encore très peu mise en avant. Elle est considérée comme une convénience technique et triviale. Elle est rarement considérée comme une matière culturelle, bien que toustes reconnaissent son très grand impact sur leur vie.
Éthique ?
« L’éthique n’est pas la moralité. Elle ne nous dit pas ce que nous devons faire. Elle nous aide à nous positionner et nous invite à être tolérants. Elle utilise la réflexion et la consultation pour ouvrir une voie possible. Elle ne peut jamais être une autorité délivrant un jugement. Elle ne donne pas de réponses, elle produit des questions. Sa mission est de problématiser. L’éthique consiste à proposer des moyens pour que la science et l’expérimentation humaine respectent la dignité humaine. Il s’agit de compromis imparfaits dans lesquels subsistent des doutes et des souffrances. L’éthique est un exercice de discernement des conflits de valeurs. [4] »
Le terme “éthique digitale” est-il le meilleur pour aborder ces questions complexes? Certains praticiens lui préfèrent parfois le terme de “dignité digitale”, ou de “dignité logicielle”. La difficulté à trouver un terme à utiliser pointe sans doute combien le champ du digital est devenu vaste. Pour tenter de cerner les problèmes, il est utile de les aborder plutôt à chaque fois par le biais de la culture, terme à comprendre comme un ensemble de savoirs situés [5] , dimension souvent invisibilisée quand on aborde ces questions.
Culture ?
La culture est ce qui est fait en commun à un groupe d’individus et ce qui les unit, autrement dit tout ce qui est appris, transmis, produit ou inventé. Aujourd’hui, les savoirs situés du numérique sont intimement entrelacés avec l’apprentissage, le patrimoine, la production et l’invention. La culture, décrite par Guy Rocher comme « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte », est reconnue comme un droit par la Déclaration universelle des droits de l’Homme (1948) et la déclaration de Fribourg sur les droits culturels [6] (2007). En raison de l’importance grandissante du digital dans l’exercice de ces droits, et de la confusion autour de la notion de culture, souvent réduite à un secteur producteur de biens et de services, il est important à la fois de rappeler sa définition et de replacer les technologies digitales au cœur de ces problèmes.
Centres culturels ?
Existe-t-il de meilleurs endroits et environnements pour réfléchir aux conflits de valeur, doutes, liens et questions sans fin charriés par le digital, qui deviennent visibles dès que l’on soulève le capot dont l’industrie recouvre ses câbles et ses assemblages organiques ? Comment un centre culturel peut-il rendre tangible, pour lui-même et pour ses utilisateurs, les aspects on ne peut plus culturels des pratiques et des outils digitaux ? Et s’il invitait un groupe de hackers locaux pour donner un atelier où les participants apprendraient à s’approprier les multiples couches de software dans leur téléphone et à installer de nouvelles applications plus respectueuses de leur vie personnelle ? Et si les centres culturels devenaient des lieux d’éducation permanente où nous instruire sur notre promiscuité avec la matière digitale vivante et effervescente, qui est aussi très jeune à l’échelle de l’histoire de l’humanité ? Quelques problèmes fondamentaux du digital pour les organisations culturelles (et autres) La montée de l’hégémonie d’une poignée d’entreprises (surtout Google, Apple, Meta, Amazon et Microsoft) fait peser de tels périls, entre autres sur la démocratie, que les médias mainstream et le monde politique eux-mêmes réagissent de manière croissante. Il peut néanmoins être utile de rappeler ici des raisons basiques de questionner notre dépendance à ces géants de la technologie.
- Les Big Tech sont responsables de pratiques commerciales déloyales, de manques de transparence, de mauvais traitements envers leurs employés. Leurs liens avec les technologies militaires, leur implication dans le génocide en Palestine et leur rôle dans la destruction environnementale sont bien documentés. Les organisations qui prennent leur responsabilité éthique au sérieux ont de bonnes raisons de désirer des alternatives.
- Les fournisseurs d’outils digitaux corporate sont critiqués pour l’opacité dans laquelle ils collectent et utilisent les données des utilisateurs. Les organisations culturelles ont toutes les raisons de vouloir protéger les données de leurs usagers et de leur communauté, encore plus quand il s’agit de groupes vulnérables.
- Une organisation qui utilise exclusivement les services d’une entreprise tech dominantes pour ses activités en ligne dépend entièrement d’elle. Si l’entreprise tech décide de changer ses conditions d’utilisation ou de tarification, ou si elle rencontre des problèmes techniques ou de sécurité, cela peut avoir un impact négatif sur l’organisation. En utilisant des alternatives, l’organisation peut diversifier ses sources de technologie et gagner en robustesse.
- Les services et les systèmes d’abonnement de la tech dominante peuvent être coûteux, surtout pour les petites organisations qui ont des budgets limités. En utilisant des alternatives gratuites ou moins chères, l’organisation peut canaliser ses ressources vers d’autres projets culturels.
- Si une organisation culturelle souhaite s’engager dans des projets axés sur les communautés locales, elle peut préférer utiliser des outils développés et gérés par des entreprises locales ou soutenus par des organisations à but non lucratif. Plus généralement, elle peut choisir de défendre des pratiques collectivisées, plutôt que des projets commerciaux, en termes de vie culturelle numérique.
- Certaines alternatives à la tech dominante peuvent avoir un impact moins négatif sur l’environnement, par exemple en utilisant des sources d’énergie renouvelable ou en promouvant des pratiques de développement durable. De manière générale, les logiciels développés plus localement et avec du logiciel libre sont plus sobres par intérêt pour la simplicité.
- Les réseaux sociaux et les plateformes de gestion de newsletters mainstream, conçus pour des usages et des pratiques de vente, poussent les organisations culturelles à adopter des méthodes de marketing et d’évaluation qui ne correspondent pas forcément à leurs objectifs ni à la réalité de leur travail. Si une organisation vise à aligner sa communication sur ses objectifs réels et ses valeurs, elle peut préférer utiliser ou développer des méthodes d’évaluation et des outils alternatifs.
- Les choix faits par les concepteurs des réseaux sociaux et des suites bureautiques dominants ont une influence croissante sur nos choix esthétiques, au-delà des continents et des contextes. Mais d’autres choix sont possibles. Offrir des alternatives à un public local aide à entretenir une saine diversité textuelle et visuelle.
- En gérant leurs relations avec leur communauté à travers des plateformes et des outils de lissage, conçus pour et par l’échelle industrielle, les centres culturels risquent de les voir perdre de leur densité et même leur échapper en tant que partie essentielle de leur mission. Si une organisation veut porter de la considération à ces relations et à leurs spécificités, elle peut préférer des outils et des plateformes qui ne réduisent pas les échanges à de simples services ou commodités.
- Même si la culture est de plus en plus largement produite, médiatisée et partagée digitalement, les infrastructures utilisées sont loin d’avoir été conçues pour respecter les droits culturels, et ont plutôt tendance à les affecter négativement. Si une organisation culturelle souhaite soutenir ces droits (ce qui est de fait une de ses missions selon la déclaration de Fribourg), y compris le droit de toustes à développer et à partager des connaissances et des expressions culturelles diverses, elle peut décider de se questionner sur l’impact négatif des Big Tech à cet égard, et tenter soit de limiter l’usage qu’elle en fait, soit de les contourner entièrement.
- L’une des fonctions clefs des centres culturels est de garantir les droits des personnes et des communautés minorisés. Une organisation culturelle engagée à cet égard peut décider que cette mission est incompatible avec des outils, des plateformes et des entreprises qui sont préjudiciables, voire dangereux pour ces groupes.
La culture confisquée, un historique très bref
L’ensemble des tensions décrites ci-dessus ne provient pas de nulle part : la culture digitale a été confisquée par l’industrie dès son essor.
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À partir des années 40, les ordinateurs se développent dans les universités. Ils font appel à la science et aux mathématiques principalement, mais aussi au langage. Le lien entre digital et culture est viscéral, dès son origine. Le matériel (le “hardware”) est la principale source de revenus pour l’industrie. Le logiciel est spécifique à chaque ordinateur, il est fourni conjointement plutôt que d’être un produit séparé. Les questions de données et de réseaux sont plus souterraines encore. Les plateformes n’existent pas. À partir des années 70, les écosystèmes logiciels sont mis en communication entre eux grâce au développement des réseaux, des standards et de briques logicielles compatibles avec différents types d’ordinateurs. Les industriels américains qui développent les logiciels comme des projets mineurs par rapport à leur cœur d’activité ne les commercialisent pas encore massivement, entre autres pour ne pas prendre de risques de procès antitrust, la législation contre les monopoles étant alors ancrée dans la culture étatsunienne des biens communs. Cela permet aux chercheurs de l’université comme de l’industrie de continuer à mener des collaborations scientifiques pour le bien de tous, et de développer la culture digitale collaborative, un ensemble de sous-cultures dont les hackers sont sans doute l’exemple le mieux connu. Au début des années 80, en parallèle de l’introduction du PC qui rend concret les logiques de compatibilité, des changements politiques modifient radicalement l’esprit des lois antitrust pour empêcher uniquement les monopoles dont on peut démontrer qu’ils entrainent une hausse significative du prix pour le consommateur final. Bien qu’il soit impossible de démontrer qu’un prix est trop haut, et bien que les monopoles infligent bien d’autres problèmes à la société qu’une seule augmentation des prix, ce paradigme s’enracine durablement à la manière d’un dogme. Il transforme en profondeur la culture digitale en mettant à l’avant le concept ignoré de propriété intellectuelle pour le logiciel. Il va devenir une stratégie essentielle des entreprises pour faire du profit. Les concepts de collaboration et de bien commun passent au second plan, et les notions culturelles du digital avec elles. [7]
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En parallèle s’épanouissent des communautés critiques de cette confiscation et désireuses de préserver des relations et des connaissances collectivisées, entre autres autour des logiciels dits free/libre et open source et des méthodes collaboratives comme les wikis ou les forums. Mais à partir des années 2010, la bascule vers un régime de connexion et de mise à jour continue transforme le paysage, appuyée sur le “cloud computing”, l’omniprésence de l’informatique dans tous les lieux et moments de la vie avec le smartphone au cœur, la mise à disposition du grand public et l’embarquement dans les applications de ce qu’on appelle les “intelligences artificielles” à partir de 2022, et enfin les relations de plus en plus étroites entre les États et le secteur des big tech, nourries par des investissements massifs, . Il n’y a plus d’opposition nette entre les outils propriétaires d’une part et open source de l’autre, entre l’industrie extractive versus des cultures digitales collaboratives. La collaboration elle-même est réappropriée comme source d’extraction de valeur dans un régime de relations de partage captives et généralisées. Ce qui est capté dans ce nouveau cycle n’est plus de simples données, mais des ensembles d’opérations, c’est-à-dire un matériau beaucoup plus précieux, vivant et émotionnel.
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Cette transformation tectonique du paysage digital, qui compacte des plans jusque-là beaucoup plus distincts, fait bouger nos présupposés sur les possibilités de transformer notre rapport au digital [8] . Or, les organisations culturelles ont l’intelligence particulière nécessaire pour faire ce travail plus systémique et profond, à condition de se rappeler qu’elles ont cette disposition et cette vocation. Car à rebours de ce que les industries qualifient de nécessaire, les organisations culturelles sont précisément au bon endroit pour nous faire revenir au réel du monde et de la vie, et poser la question de ce à quoi nous tenons.
Les centres culturels (et nous toustes) acteurs d’une nécessaire rupture éthique et écologique
L’industrie renforce ses profits en fonctionnant à l’échelle la plus large possible, idéalement universelle. Pile l’inverse de la culture, qui est locale, spécifique, située. L’industrie a besoin que les consommateurs soient individués, non regroupés. La culture fonctionne mieux dans des environnement collectifs, où différentes dimensions communautaires se croisent. Le digital s’active au milieu de ces dimensions contradictoires. Le logiciel est produit par les travaux de développeurs selon une multiplicité de subjectivités, parfois dans des échelles de temps assez étendues. Pour être maintenable, et par souci d’économie, il se soumet à des standards informatiques et profite d’eux. Eux-mêmes, malgré leur dimension globale, doivent tenir compte des très nombreuses variations locales pour être fonctionnels et sont tendus dans cette vibration. Et l’émancipation, la convivialité, réside dans l’apprentissage et les modifications libres et joyeuses des technologies globales, à faire collectivement. Une install party, où on peut être aidé pour ajouter un système d’exploitation libre, comme linux, sur son ordinateur, ou comme LineageOS sur son téléphone, est un moment de mise en relation et d’élucidation. C’est aussi une occasion pour se rendre compte que reprendre la main sur des outils plus simples peut souvent correspondre aussi à plus de plaisir. Les esthétiques des outils collectifs et modifiés sont peut-être moins lisses et épurés, mais ils transpirent des énergies diverses qui s’y croisent.
Ces notions d’usages joyeux, de contradictions, de variations locales, de savoirs situés sont systématiquement écrasées par les politiques publiques et les financements de la « transition numérique », présentée comme l’alliée indispensable de la transition écologique La culture est sans doute une actrice clef de la rupture avec cet horizon de continuation, que ce soit dans nos rapports avec l’environnement ou les technologies. A vrai dire, elle apparaît comme le seul secteur capable de dédier suffisamment d’espace à l’imagination requise pour mobiliser les gigantesques efforts collectifs qui sont nécessaires dès aujourd’hui. Concluons temporairement là-dessus.