Quatre dialogues (sans copyright) sur l’écologie populaire

Fiction

Premier jet par Guillaume Lohest, président des Équipes populaires. Il écrit également des fictions et des analyses pour la revue écologique Valériane et est le co-auteur d’une conférence-spectacle intitulée L’écologie quand il est trop tard.

Inspiré par une démarche initiée au sein des Équipes populaires [^]

Scène 1

Renaissance d’un adjectif

Deux personnes, en rue, chacune en train de manger un sandwich. Impossible de distinguer à l’œil nu s’ils sont végétariens ou non. Il y a bien des légumes… Bio, locaux, de saison ? Peut-être. Pas sûr. Impossible également de savoir si ces gens se sont aujourd’hui déplacés en train, à vélo, à cheval ou en voiture. Impossible enfin d’établir à ce stade s’ils sont amis, collègues, salariés, bénévoles, pensionnés, indépendants, cosaques, riches, pauvres, endettés ou truffés de bons d’État. Pour corser le tout, leur âge n’apparaît pas au premier regard. Ce ne sont pas des vieillards, pas des enfants non plus, mettons plus ou moins entre les deux. Ces détails seront donc considérés ici comme sans importance. Ils parlent - on verra par la suite que c’est déjà pas mal.

  • Tu veux que je te dise un truc ?
  • Oui, allez.
  • L’écologie.
  • Mh.
  • Ça ne marche pas.
  • Mh.
  • Tu en penses quoi ?
  • Mh.
  • Dis-moi.
  • Je ne peux pas parler en mangeant. Me demande pas mon avis, je sais que tu as une idée en tête alors vas-y, crache le morceau, parle pendant que je mâche, raconte, je suis tout ouïe.
  • D’accord. Alors voilà. Je me disais, ça fait quoi, au moins vingt ans qu’on parle d’écologie, non ?
  • (la bouche pleine) Chinquante, choichante même !
  • Soixante ans, et rien n’a bougé. Soixante ans de militantisme, de réunions, d’accords politiques, de sommets mondiaux pour le climat.. des marches, des manifs par milliers, des projets locaux, des partis politiques… des green deals, du durable à tout crin, des éco-ceci, des éco-cela, des idées… des mouvements citoyens, décroissance, sobriété heureuse, villes en transition, zéro déchet… je résume hein, mais soixante ans d’essais à tous les niveaux et… rien. Enfin, rien, non, plein de choses mais aucun impact global, on est toujours dans le même monde, on n’a pas basculé dans d’autres valeurs, d’autres fonctionnements. C’est pour ça que je te dis que ça ne marche pas.
  • (il mastique, l’air désemparé)
  • Eh bien il m’est venu une phrase qui résume tout : l’écologie est impopulaire. Elle doit devenir populaire.
  • (ses yeux semblent dire : “jamais entendu une banalité pareille, mais par amitié je ne le montre pas trop”)
  • Oui mais attends, populaire au double sens du mot ! Populaire dans le sens… qui vient du peuple, du monde populaire, et aussi, deuxième sens, comme la musique populaire quoi, comme Jean-Jacques Goldman, un truc que tout le monde aime bien. Presque tout le monde, allez. Les moins jeunes en tout cas, mais c’est juste un exemple, j’aurais pu en donner un autre, enfin tu as compris…
  • (ses yeux toujours : “tu t’enfonces”)
  • Je sais, ça n’a l’air de rien, mais avec ce simple adjectif tu changes tout : ça oblige à prendre les choses par le bon bout, enfin par les deux bons bouts ! C’est de l’écologie, bien sûr, y a urgence, mais c’est de la démocratie aussi, sans les gens rien ne peut bouger, donc c’est une fusion de l’écologie et de l’éducation populaire. Je crois que c’est révolutionnaire pour le monde socioculturel ! C’est un nouveau… allez, comment ils disent encore, les universitaires, paradigme, voilà. Un nouveau paradigme à la fois pour les écologistes (souvent peu populaires) et pour les associations, qui doivent comprendre que le monde social est tout entier imbriqué dans des équilibres écologiques fragiles et menacés, ce qui change tout.
  • (troisième expression du regard : “c’est un cas désespéré”. En revanche, son sandwich est terminé)
  • Alors ? Tu en dis quoi ?
  • Mh.

Scène 2

Tout et son contraire

Une personne seule, en train de se laver les dents. Techniquement parlant, il s’agit donc d’un monologue. Cela semble en contradiction avec le titre de ce texte. Affaire à creuser.

“L’écologie populaire ! Ils s’y mettent tous, décidément. Les Verts en France, le parti de Mélenchon, les écolos en Belgique. Sans parler de Fatima Ouassak et de son écologie pirate ET populaire… La moitié du monde associatif belge est en train de lire son bouquin… tout le monde se rue là-dessus… Comme si on allait enfin y trouver la parade du siècle… Et puis maintenant, EUX. Enfin, NOUS, puisque j’en fais partie aussi, moi, de cette aventure. Bon. Pourquoi pas. Évidemment que l’écologie doit s’enraciner dans les classes populaires, être pensée par elles… portée par elles. Évidemment ! Mais qu’est-ce que ça signifie dans la tête des gens ? Est-ce que ça rejoint l’écologie décoloniale ? Alors c’est populaire au sens des peuples du Sud ou des “quartiers” comme on dit en France. Les banlieues, quoi. Pas populaire au sens “gilets jaunes”. Je sais que normalement il y a convergence des luttes populaires mais bon, dans les faits… Est-ce que ça rejoint l’écologie sociale ? L’écoféminisme ? Est-ce que ça rejoint tous ces nouveaux mots ? Elle me dit que oui. Il me dit que non. Que c’est le contraire, que ces mots-là sont éloignés des préoccupations populaires justement. Enfin, pas le contraire, mais une autre porte d’entrée. Faudrait voir. Un mouvement qui lutte pour une écologie populaire… ouais. Un mouvement qui vit et qui défend une écologie populaire… déjà mieux. Mais ce serait quoi, par exemple, un projet d’écologie populaire ? Un jardin partagé ? Ouais. Rien de neuf sous le soleil. Un jardin partagé… dans un quartier populaire ! OK, ok, ça fait un exemple. Mais au niveau politique, ça donnerait quoi ? Chez Mélenchon, ils disent que l’écologie populaire doit miser sur les réseaux et les infrastructures publiques : transport, électricité, eau, etc. Vas-y pour rendre ça sexy auprès des gens. Et puis quel rapport avec le jardin partagé ? Donc oui, allez, pourquoi pas. Mais il va falloir qu’on me définisse ce truc parce que c’est un peu tout et n’importe quoi pour le moment…”

Scène 3

L’impossible définition

Si l’on persiste à ne pas les nommer, on finira par ne plus savoir qui parle. Disons donc que les trois personnages sont ici La rédactrice, La chercheuse et Le militant. Autour d’une table, dans une salle de réunion (austère, simple, pas forcément déprimante. Quoique. On distingue sur le mur des autocollants remontant au gouvernement Dehaene II).

La rédactrice : Bon, j’ai un brouillon de définition, j’aimerais avoir votre avis.

La chercheuse : On t’écoute.

Le militant : Tu n’as pas oublié que le plus important, c’est que les gens de nos groupes comprennent, hein. Pas de mots compliqués !

La chercheuse : Bien sûr, il faut être compréhensible mais il y a des choses qu’on ne peut pas simplifier sans les trahir. Parfois, la réalité est complexe. Surtout en ce qui concerne la technicité de certains enjeux.

Le militant : Taratata, jargon, jargon. Il faut rester accessible ou alors on change d’association.

La rédactrice : Il y a quatre points. Premièrement, c’est le plus important, l’écologie populaire doit partir des inquiétudes et des vécus des milieux populaires. Elle doit les revendiquer aussi : il faut mettre fin au cliché, totalement faux, que les classes populaires n’ont pas le luxe de s’intéresser à l’écologie. C’est un discours de droite, paternaliste, que la gauche sociale a bêtement reproduit. Mais attention, les vécus des milieux populaires c’est aussi, parfois, un sentiment d’injustice, voire de colère, pas face à l’écologie en général, plutôt face à des mesures dites écologiques mais qui ne prennent pas en compte leurs situations concrètes. Donc ça peut être conflictuel.

La chercheuse : Excellent. L’écologie populaire est donc agonistique.

Le militant : Jargon. Oubliez ce mot-là. On se chamaillera quand même, peu importe le vocabulaire.

La rédactrice : Deuxièmement, l’écologie populaire doit être collective, ça tombe sous le sens. Troisièmement, elle est un chemin vers l’égalité. Et là, bonjour les débats.

La chercheuse : L’égalité, c’est un concept beaucoup trop flou. On parle d’égalité de quoi ?

Le militant : L’égalité, c’est bien, ça rassemble.

La rédactrice : L’idée ici, c’est de dire qu’aucune politique écologique n’est possible sans prise en compte immédiate des enjeux de justice sociale. La redistribution des richesses est un préalable, par l’impôt. L’accès à l’alimentation, à l’énergie, au logement, à la mobilité doit se déployer en même temps que la transformation de l’alimentation, de l’énergie, du logement, de la mobilité dans le sens des objectifs écologiques. L’un ne va pas sans l’autre. Il faut donc aller chercher les moyens là où ils sont, et redistribuer au profit de toutes et tous par des services collectifs.

Le militant : Fin du monde, fin du mois, même combat !

La chercheuse : C’est un peu caricatural. Il faudrait peut-être détailler par quels instruments politiques atteindre ce co-déploiement.

Le militant : Jargon, jargon toujours. On n’écrit pas pour des philosophes mais pour monsieur et madame tout-le-monde.

La chercheuse : Monsieur et madame tout-le-monde ne sont pas idiots, et ils peuvent aussi être philosophes.

La rédactrice : Je viserai entre les deux, rassurez-vous. (Pour elle-même) Et comme d’habitude, personne ne sera satisfait…

Le militant : Et le dernier point ?

La rédactrice : Quatre, l’écologie populaire doit avoir une dimension concrète. Sans cela, on reste dans les nuages.

Le militant : J’approuve.

La chercheuse : Donc, si je résume, votre définition de l’écologie populaire c’est : une écologie qui part des inquiétudes et des vécus des milieux populaires, qui est collective, qui vise l’égalité et qui a une dimension concrète…

Le militant : Ben… oui. Tu vois, tu peux faire simple quand tu veux.

La rédactrice : Voilà.

La chercheuse : Je ne suis pas en désaccord, mais je tiens quand même à dire que c’est une définition qui ne définit pas grand-chose. On peut mettre plein de bazars contradictoires là-dedans. C’est comme si on définissait un éléphant en disant que c’est un animal qui a quatre pattes, des oreilles et qui est appelé “éléphant”. Ce n’est pas faux, mais c’est trop vague et c’est tautologique.

Le militant : Tautoloquoi ?

La chercheuse : Tautologique. Ça veut dire qu’on tourne en rond.

Le militant : Pourquoi toujours inventer un autre mot pour dire la même chose ? Ceci dit, tu n’as pas tort. Mais c’est pas grave, c’est mieux que rien.

La rédactrice : C’est vrai, mais ça permet au moins de dire ce que l’écologie populaire n’est pas. Elle n’est pas individuelle, elle ne doit pas créer d’inégalités. Par exemple : les panneaux photovoltaïques, les voitures électriques, tout ça, c’est de l’écologie impopulaire, ça repose sur des choix individuels de consommateurs. Et seuls les plus aisés y ont accès. C’est de l’écologie de marché.

Le militant : Mais j’en ai mis, moi, des panneaux photovoltaïques ! C’est du bons sens, je vais y gagner vu le prix de l’électricité ! Ça ne fait pas de moi un type de droite quand même !

La chercheuse : Certes non, tu peux dormir tranquille, ta réputation de révolutionnaire est intacte.

La rédactrice : Non, non, rassure-toi. Mais ce n’est pas ce type de solutions qu’on doit collectivement promouvoir. On peut plutôt se demander comment faire en sorte que, à l’échelle d’un quartier, il y ait une production photovoltaïque…

Le militant : Oui bon, on ne va pas faire le débat maintenant.

La rédactrice : En somme, l’écologie populaire doit rester une invention permanente. Avec pour garde-fous ces quatre critères fondamentaux. On part là-dessus ?

Le militant et La chercheuse :

La rédactrice : On part là-dessus.

Scène 4

Le mot ou la chose ?

Des personnes assises, regardant dans la même direction. Cela pourrait être dans un train, au cinéma ou lors d’une conférence. On ne sait pas. Dans cette scène, personne ne parle, tout le monde réfléchit. (On note donc une deuxième contradiction avec le titre général, ce qui commence à devenir fâcheux.) Les pensées ne sont pas évidentes à deviner, à montrer. Il paraît que les metteurs en scène trouvent toutes sortes de stratagèmes de nos jours. N’ayant aucun metteur en scène sous la main, on va devoir un peu expliquer ce qui agite le cerveau de ces gens. Vous vous doutez qu’il s’agit d’écologie populaire par un bout ou par un autre. Ne demandez pas qui pense quoi, cela n’a pas d’importance, ces réflexions sont d’ailleurs assez partagées et les idées n’ont pas l’air d’être trop arrêtées, ce qui est bon signe, vous en conviendrez, du point de vue de la démocratie (mais délicat pour le metteur en scène qui préfère les personnages typés).

Si les personnages se taisent, c’est qu’ils sont troublés et qu’ils réfléchissent. Sans définition claire de l’écologie populaire, comment la faire vivre, la faire grandir, la diffuser ? Est-ce qu’au fond, l’écologie populaire, ce ne serait pas tout simplement l’écologie, mais dans le souci constant de l’inventer avec les personnes les plus vulnérables, dans le souci permanent de vérifier que les urgences écologiques peuvent être un levier pour améliorer les conditions de vie de toutes et tous ? Et si ce n’est que cela, pourquoi alors utiliser un nouveau mot ? Pourquoi toujours nommer les choses, faire comme si on inventait la roue ?

Mais un linguiste célèbre a écrit un bouquin qui s’appelle How To Do Things With Words, en français : “Dire, c’est faire”. Donc simplement affirmer qu’on se lance dans l’écologie populaire, ça créerait de l’action, ça vous mettrait en mouvement. Pas faux. Voir-juger-dire, ce serait une version spéciale du “voir-juger-agir”.

Quand même, vous êtes d’accord que ça ressemble un peu à une invention administrative un peu inutile… Un truc pour “faire bien dans les rapports”. Une belle expression pour faire genre, “nous on fait de l’écologie populaire”… alors qu’on ferait juste comme d’habitude.

Vous vous dites certainement aussi qu’il y a un risque. Si jamais l’inquiétude populaire prenait la forme d’une sorte de climatoscepticisme, vous feriez quoi ? Si dans le groupe machin ou dans le projet truc, ça devenait limite, comment gérer ? Faudrait pas que ça crée des conflits insurmontables, cette histoire. Quand on touche à ces sujets-là, ça devient vite sensible, les gens prennent les choses personnellement. En même temps vous allez dire que c’est tout le défi de l’éducation populaire et que si vous aviez peur de cela, vous ne seriez plus là depuis longtemps…

Oh, et puis merde, on verra bien.

— …

N.B. Ces scènes sont fictives. Les ressemblances avec des points de vue existants ne relèveraient cependant pas du hasard : elles sont autant de signes que l’esprit critique collectif poursuit son petit bonhomme de chemin, à travers les barrières des styles et des opinions individuelles.

N.B. 2. On peut aussi imaginer que ces quatre scènes soient passées au crible d’un groupe de citoyens qui souhaiteraient les triturer, les ré-arranger, les réécrire, les prolonger, les transformer afin qu’elles deviennent les leur et qu’elles collent à leurs pensées, à leurs vécus, à leurs doutes, bref à leurs paroles à eux.

Manifestants avec drapeau avec du texte : Des factures payables sur une planète vivable

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